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Le traité des couleurs de Goethe et la théorie dualiste qu'il développe n'ont guère apporté de nouveau aux connaissances scientifiques de son temps. Les physiciens ont d'ailleurs très vite rejeté cette façon, vieille comme Aristote, sinon plus, d'expliquer les couleurs par un mélange d'ombre et de lumière. Les expériences avec le prisme apparaissaient telles d'agréables récréations optiques, où l'observation primait sur la mesure ; elles ne s'ordonnaient pas comme dans la systématisation newtonienne ; elles n'apportaient aucun nombre, aucune loi. Seules, les observations des phénomènes d'induction (effet de contaste simultané ou successif), si importantes pour les peintres, présentaient de l'intérêt. Elles seront reprises puis théorisées par Hering, avec l'intérêt que l'on sait. Toutefois elles relèvent beaucoup plus de la neurophysiologie de la vision et des diverses théories de la perception et, pour le physicien, ne concernent, si l'on reprend le titre d'un chapitre de Bouasse, que des « Images accidentelles » [].

Dans son Traité, Goethe se heurte à la mathématisation du réel qui, depuis la révolution scientifique du XVIIe siècle, fonctionne à plein dans la science moderne. Il la refuse obstinément et raisonne par l'analogie, le symbole, produisant assurément un inventaire, une classification, mais rien qui ne soit vraiment nouveau. Sa première observation à travers un prisme, et qu'il raconte dans les « Materialen zur Geschichte der Farbenlehre » (Matériaux pour l'histoire du traité des couleurs) [], montre bien ce qu'il avait retenu de l'œuvre de Newton :

« Schon hatte ich den Kasten hervorgenommen, um ihn dem Boten zu übergeben, als mir einfiel, ich wolle doch noch geschwind durch ein Prisma sehen, was ich seit meiner frühsten Jugend nicht getan hatte. Ich erinnerte mich wohin, dass alles bunt erschien, auf welche Weise jedoch, war mir nicht mehr gegenwärtig. Eben befand ich mich in einem völlig geweißten Zimmer; ich erwartete, als ich das Prisma vor die Augen nahm, eingedenk der Newtonischen Theorie, die ganze weiße Wand nach verschiedenen Stufen gefärbt, das von da ins Auge zurückkehrende Licht in so viel farbige Lichter zersplittert zu sehen.

Aber wie verwundert war ich, als die durchs Prisma angeschaute weiße Wand nach wie vor weiß blieb, dass nur da, wo ein Dunkles dran stieß, sich eine mehr oder weniger entschiedene Farbe zeigte, dass zuletzt die Fensterstäbe am allerlebhaftesten farbig erschienen, indessen am lichtgrauen Himmel draußen keine Spur von Färbung zu sehen war. Es bedurfte keiner langen Überlegung, so erkannte ich, dass eine Grenze notwendig sei, um Farben hervorzubringen, und ich sprach wie durch einen Instinkt sogleich vor mich laut aus, dass die Newtonische Lehre falsch sei.
 »

J'avais à peine sorti la boîte pour la remettre à l'envoyé*, qu'il me passa par l'esprit que je voulais pourtant rapidement regarder à travers un prisme, ce que je n'avais pas fait depuis ma prime jeunesse. Je me rappelais comment tout apparaissait coloré, mais de quelle façon toutefois, je ne m'en souvenais plus. Je me trouvais à ce moment là dans une pièce entièrement blanche ; je m'attendais, quand je plaçais le prisme devant les yeux, me souvenant de la théorie newtonienne, à voir tout le mur blanc teinté par une gradation de couleurs, la lumière renvoyée de là vers l'oeil morcelée en autant de lumières colorées.

Mais quel ne fut pas mon étonnement, quand le mur blanc observé à travers le prisme resta blanc tout comme avant, si ce n'est que, là où quelque élément sombre contrastait, une couleur plus ou moins tranchée se montrait, ce qui faisait finalement apparaître les montants de la fenêtre intensément colorés, alors que dans le ciel gris dehors on ne voyait aucune trace de coloration. Sans avoir à réfléchir plus longuement, je reconnus qu'une frontière était nécessaire pour que des couleurs soient produites, et j'affirmais sur le champ tout haut, comme instinctivement, que la doctrine newtonienne était fausse.


* Goethe s'était fait prêter par le Conseiller à la Cour Büttner une boîte de prismes qu'il avait oubliée dans un coin. Le Conseiller voulant récupérer ses prismes avait envoyé quelqu'un, mais après son observation et sa découverte, Goethe garda les prismes, en assurant toutefois leur propriétaire qu'il les lui rendrait.

Placer un prisme devant son œil pour regarder au travers est une expérience très simple, qui donne des effets saisissants de liserés colorés, mais l'explication de ce phénomène nécessite à la fois : la maîtrise de la synthèse additive des couleurs - que Goethe ne connaissait pas - et l'abstraction géométrique qui consiste à raisonner en terme de rayons lumineux rectilignes, indépendants les uns des autres, puis à décomposer toute plage lumineuse blanche en tranches juxtaposées, le prisme donnant de chacune une image spectrale, la superposition de ces images successives qui se chevauchent de proche en proche restituant la distribution colorée de lumière.

Le simple en l'ocurrence, pour le physicien, c'est un trait blanc extrêmement fin sur fond noir, et le complexe, un trait noir sur fond blanc.

Paradoxalement, Goethe inversait ce rapport, et ne traitait que du second cas, assurément plus compliqué.

Mais les deux bases indispensables qu'ils ne possédait pas étaient le calcul intégral et différentiel, ou tout du moins un équivalent, et des éléments de colorimétrie. Surtout enfin son approche des phénomènes n'avaient rien de l'expérimentation physique, où l'expérience est comme une épure de la réalité : une réalité abstraite jusqu'à ce que les tenants de la philosophie naturelle auraient pu appeler une nature dénaturée, mais abstraite en pensée puis en manipulation pour être ensuite réintégrée dans un tout et affinée sans fin, complexifiée afin de toujours mieux expliquer et comprendre ce qui nous entoure.

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